dans la peau du patron


 

 

Certaines entreprises laissent libres leurs employés de fixer leur salaire ou leur nombre de jours de congés. Un genre de « buffet à volonté » alléchant, qui s’avère une manière de responsabiliser les salariés. Qui abusent rarement de la formule…

Est apparue ces dernières années en entreprise ce que l’on pourrait qualifier de « culture du buffet à volonté ». Spécialisée dans l’édition de logiciels, la start-up française Lucca propose ainsi à ses employés de fixer eux-mêmes leur salaire. Mais, avant de s’octroyer joyeusement les émoluments d’un PDG, il faudra argumenter vaillamment devant une assemblée de collègues, ce qui n’est pas forcément à la portée de tous. Ce darwinisme salarial laisse en effet de côté les mauvais orateurs, les timides, ceux qui n’arrivent pas véritablement à s’accorder de valeur.

Cet écueil s’accompagne d’autres inconvénients. Auparavant, dans le cas de figure où votre salaire restait pendant de longues années aussi pétrifié que les habitants de Pompéi, vous aviez en substance un excellent prétexte pour passer vos journées à glander. Vous étiez alors installé dans une relation viciée avec l’entreprise, où à votre immobilisme tout à fait justifié répondait une sédimentation redoublée de votre rétribution dans la grille salariale.

ALORS QU’IL POUVAIT SE LAISSER BERCER PAR LE SENTIMENT DOUILLET DU DEVOIR NON ACCOMPLI, 
L’EMPLOYÉ QUI DÉCIDE DE BODY-BUILDER SA FICHE DE PAIE EST DÉSORMAIS PRIÉ DE PROUVER AU 
QUOTIDIEN QUE SON CHOIX SALARIAL N’ÉTAIT PAS INDU.

Lancée par l’homme d’affaires brésilien Ricardo Semler, cette culture du buffet à volonté en matière d’émoluments vise à éviter ce type d’enkystement, présupposant un dialogue non plus entre deux enfants en costume-­cravate, comme c’était le cas auparavant, mais entre deux adultes responsables.

On retrouve aujourd’hui cette culture appliquée aux vacances. Auparavant, lorsqu’il réclamait les quelques jours qui lui revenaient de droit, le salarié avait toujours plus ou moins l’impression désagréable d’exiger une largesse patronale. Avec la nouvelle mode des congés illimités venue des Etats-Unis, où elle est notamment pratiquée par ­Netflix, c’est à l’employé que revient de fixer seul son quota de jours de farniente.
En vogue dans les start-up, cette formule est un véritable produit d’appel pour attirer à soi les hauts potentiels et peut, à juste titre, faire rêver. Mais, en réalité, nous sommes bien loin de l’ambiance gargantuesque du buffet à volonté où l’on se ressert des nems aux crevettes jusqu’à l’occlusion intestinale.

Habités par une culpabilité latente qui joue un rôle modérateur, les salariés abusent rarement de la formule.

Déjà expérimentés au Japon dans le courant des années 1990, ces « congés par objectif », qui restent conditionnés à la réalisation d’attentes précises, comportent de plus le risque de déboucher sur une forme d’autoexploitation.
Pas vraiment satisfait du travail accompli, le nouveau boss des congés (vous-même) risque alors de refuser au procrastinateur en mal d’escapade (toujours vous, donc, mais avec une chemise hawaïenne) sa semaine de hamac en Ardèche. Cette situation complexe pourrait même déboucher, à terme, sur une mise au point houleuse devant le miroir des toilettes : « Négrier, va ! »

Nicolas Santolaria

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