LinkedIn, le « lien faible » qui fait fort


LinkedIn, le « lien faible » qui fait fort, ou comment cet industriel de la saucisse a-t-il eu       l’idée saugrenue de venir frapper à la porte de mon réseau ?

Au cours d’une vie professionnelle digne de ce nom, il faut parfois savoir s’interroger pour aller au-delà des évidences. D’où cette question : à quoi sert vraiment LinkedIn ? Personnellement, j’aurais tendance à répondre de manière un peu abrupte : à rien. Bien sûr, des centaines de personnes sont susceptibles de m’expliquer le contraire ; mais je parle juste ici de la vision parcellaire, subjective et forcément un peu réductrice que je me fais de ce service.

                                                       Aucun chasseur de têtes

Depuis que je m’y suis inscrit, je n’ai jamais été contacté par un chasseur de têtes qui aurait eu la bonne idée de me repérer au milieu de ces millions de profils. Pourtant, quand vous voyez mon CV, aussi étincelant qu’un rétroviseur de Google car, vous vous dites sans hésiter que cela aurait déjà dû se produire. Mais non, malgré mon inscription sur le réseau social, je n’ai pas encore eu accès à la fontaine à eau d’une grande multinationale américaine.

Au lieu de cela, LinkedIn m’a fait collectionner des centaines de relations que je n’aurais vraisemblablement jamais le temps d’entretenir. On appelle ça – même si je trouve le terme affreux – les « liens faibles ». Un « lien faible » est un type sorti de nulle part qui souhaite soudain être ajouté à mon « réseau professionnel. » Sa profession à lui n’a pourtant, le plus souvent, pas grand-chose à voir avec la mienne, au point que ce genre de sollicitation génère un bref moment de perplexité : mais comment cet industriel de la saucisse a-t-il eu l’idée saugrenue de venir frapper à la porte de mon réseau ? Pouf, d’un simple clic, il vient s’ajouter à la longue liste des liens faibles qui s’empilent dans les soubassements de mon compte LinkedIn.

Généralement, l’effusion relationnelle s’arrête là. Si ce nouveau lien faible est particulièrement actif, il pourra recommander vos compétences. Un inconnu dont le secteur d’activité n’a rien à voir avec le vôtre et qui valide publiquement votre savoir-faire, ça a toujours un petit quelque chose de surréaliste. Un peu comme si un gérant de bowling recommandait le travail d’un physicien nucléaire.

                                                   Sombrer dans la quantophrénie

Après avoir empilé les liens faibles, vous voilà bombardé d’alertes permettant de vous tenir informé des évolutions de carrière de ces dizaines d’inconnus qui peuplent votre réseau. « Félicitez X pour son nouveau poste », « Y a modifié sa fonction actuelle », « Z a ajouté des compétences ». A dire vrai, tout cela vous concerne autant que le bulletin météo de Saint-Pierre-et-Miquelon. Mais vous pouvez néanmoins envoyer un message automatisé pour signifier à vos contacts à quel point vous êtes fier d’eux (soit l’équivalent, pour la joie, des rires préenregistrés dans les sitcoms).

                       A partir de là, deux voies s’offrent à vous pour optimiser votre compte :

1. Foncer tête baissée dans le personal branding et devenir l’expert mondial d’un micro-domaine dont tout le monde se fout (les « solutions RH à l’heure du big data »).
2. Sombrer dans la quantophrénie et vous consacrer à la démultiplication hystérique de vos liens faibles.

Outil d’expression de votre profonde angoisse phallique, LinkedIn vous permettra alors de caresser la certitude fugitive d’avoir enfin le plus gros. Même si – précision importante – c’est moins la taille du réseau qui compte, que la façon dont on s’en sert.

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