je télé-travaille, tu télé-travailles, mais qui télé-travaille vraiment?


 

Si le travail à distance, chez soi ou dans un espace de coworking, peut être une solution en cas de problèmes de transports, nombre d’entreprises ou de salariés sont réticents.

 

Mercredi 2 mai, Eva (son prénom a été modifié), divorcée, mère d’un enfant en bas âge et ingénieure dans un grand cabinet de consulting, a entamé une nouvelle mission, sans stress cette fois. Il n’y a pas de grève à la SNCF ce jour-là et, pour celles prévues les deux jours suivants, les 3 et 4 mai, elle s’apprêtait à télétravailler.
Rien à voir avec sa précédente mission, qui s’effectuait chez un client. Ce dernier, dont les locaux se situaient à 80 kilomètres du domicile d’Eva, avait refusé qu’elle travaille à distance.
Certains jours, aucun train ne circule sur la ligne qu’elle emprunte habituellement. De ce fait, Eva a dû piocher dans le peu de congés qu’il lui restait. Son employeur avait pourtant signé un accord sur le télétravail, ainsi qu’un avenant à son contrat de travail. Mais le cabinet « s’est écrasé face au client », déplore l’un de ses salariés. Ces aléas illustrent le tableau mitigé du travail à distance, notamment en période de grève.

« Il existe trois types d’entreprises,

résume Jérôme Chemin, secrétaire général adjoint de la CFDT Cadres. Celles qui disposent déjà d’un accord sur le télétravail et le mettent en œuvre durant les grèves » – ou pas – mais aussi « celles qui découvrent cette pratique et sont bien contentes de la mettre en place pendant les grèves, enfin les [sociétés]récalcitrantes, qui contraignent leurs salariés à poser des jours de congés, au lieu de chercher avec eux des solutions », par exemple, en récupérant plus tard les jours perdus.« Un problème culturel »
« On peut regretter que les clients des sociétés d’ingénierie ne fassent pas preuve d’un peu de souplesse pour un temps limité, souligne Christophe Longepierre, délégué général du Syntec-Ingénierie, la fédération professionnelle des entreprises du secteur. C’est un problème culturel spécifique à la France. »

« La majorité des entreprises sont anti-télétravail dans les faits »,

affirme Yves Lasfargue, directeur de l’Obergo (Observatoire du télétravail, des conditions de travail et de l’ergostressie), qui réalise des enquêtes régulières. Pourtant, certaines « sont ravies de pouvoir faire télétravailler des gens dans des pays à bas coût », ironise Jérôme Chemin.
« Ce qui me fait le plus mal, confie Eva, c’est que mon employeur fait sa pub sur le thème : on autorise le télétravail, on est attentifs à l’équilibre vie professionnelle/vie privée, aux familles monoparentales… »
Le 20 mars, sur Europe 1, à quelques jours du début de la grève à la SNCF, la ministre du travail Muriel Pénicaud avait fait la promotion du télétravail, en expliquant qu’il pouvait permettre aux salariés « de ne pas trop pâtir » du conflit social à venir. Elle a notamment vanté l’ordonnance du 22 septembre 2017 qui en assouplit l’encadrement juridique.
« Beaucoup d’entreprises sont en train de négocier des accords », a-t-elle assuré. Désormais, selon cette ordonnance, le salarié et son employeur peuvent se contenter de formaliser « leur accord [sur le télétravail] par tout moyen », dit le texte. Un accord verbal serait donc suffisant, même s’il vaut mieux faire un écrit. Cette impulsion donnée par Muriel Pénicaud a-t-elle eu un effet ? Sollicité par Le Monde, le ministère du travail n’a pas répondu.

« Le télétravail, cela ne s’improvise pas »

Dans la foulée de cet entretien, nombre d’articles ont présenté le télétravail comme la solution face aux grèves. Ce qui a « effaré »M. Lasfargue.
« Le télétravail, cela ne s’improvise pas, lance-t-il. Excepté pour les travaux de bureautique simples. Dans un nombre croissant de métiers, il faut pouvoir accéder aux bases de données confidentielles de l’entreprise, ce qui oblige à prendre des mesures de sécurité. Cela pose des questions en matière d’équipement, mais aussi d’organisation du travail, pour éviter l’isolement, définir des plages où le salarié peut être contacté, etc. »
Qu’en est-il dans les faits ? A Marseille, Guillaume Pellegrin, fondateur du centre de coworking iLOV’iT, qui dispose de 300 postes de travail, précise avoir reçu dans ses locaux « au total onze salariés en plus » qui ne pouvaient pas se rendre au bureau ou à une réunion en raison des grèves. Ce qui n’est pas énorme.
De son côté, Bénédicte Ravache, secrétaire générale de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH), note que « beaucoup de grandes entreprises disposent déjà d’accords sur le télétravail et de plus en plus y réfléchissent. La grève à la SNCF peut être l’occasion, pour certaines, de l’expérimenter. »

« Une image professionnelle »

Louise Robitail, DRH du site immobilier SeLoger.com, a tenté l’expérience. Dix jours avant le début de la grève, elle a lancé à un appel pour que se manifestent les salariés risquant de rencontrer des problèmes de transport.
Au siège parisien, travaillent 450 salariés et 50 prestataires : « 20 % viennent travailler en train, dit-elle. On a évoqué les dispositions pour le covoiturage et, si cela n’était pas possible, celles du télétravail. »Surprise : « Seules quinze personnes ont télétravaillé. Les autres se sont organisées pour venir au bureau. » La DRH veut néanmoins lancer une expérimentation qui concernerait 250 salariés.

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