Au bureau, un potager « corporate » ou thym-building


 

Pour gommer l’angoisse climatique qui s’insère chez le salarié, rien de tel qu’un carré de grappes de tomates sous néon.

 

Si un collègue vient vous parler avec ­insistance de son « aubergine », n’y voyez pas forcément une allusion cryptée – et totalement déplacée – à son ­intimité. En plein climat post-#metoo, ce collègue est plus sûrement en train d’évoquer avec vous son implication ­enthousiaste dans le nouveau projet de potager ­d’entreprise.

Cette mode verte, que l’on nomme également « corporate garden » quand on s’exprime comme un Américain de Levallois-Perret, s’inscrit presque inconsciemment dans un courant que l’on pourrait qualifier de collapsologie d’open space.
Pour que le salarié continue à ­effectuer efficacement son labeur, il faut avant tout le rassurer, gommer cette ­angoisse climatique qui s’est insinuée en lui comme un venin paralysant à force d’images de tempêtes tropicales et d’infos alarmantes sur le front de la hausse des températures.

Pour ce faire, rien de tel que le pouvoir anxiolytique des symboles. Si le système financier s’écroule du jour au lendemain comme un château de cartes parce que l’écosystème est devenu inhabitable, si les repas Sodexo ne sont plus livrés à la cantine et que la Semaine de la gastronomie mexicaine est annulée, alors il restera au moins, en plus des barres chocolatées du distributeur automatique, ce carré de tomates grappes sous néon à grignoter.

Un terreau enthousiasmant où pousserait la créativité

Tel est le message subliminal distillé par le potager d’entreprise. Certes, ces mini-arpents de terre ne suffiront pas à générer une autonomie alimentaire durable, mais, se dit le cadre inquiet en son for intérieur, ils permettront peut-être de faire le joint jusqu’à la livraison des premiers sacs de riz par l’armée.

En attendant de jouer pleinement leur rôle d’arche alimentaire, les potagers d’entreprises servent à faire progresser la cause du management. Depuis que le bien-être du salarié est devenu nouvelle obsession, les directions des ressources humaines se creusent la tête pour faire du bureau un terreau enthousiasmant, où pousserait la créativité, la bonne humeur et l’envie de se lever le matin.

En la matière, on pourra différencier les initiatives prétextes de celles qui s’inscrivent dans le cadre d’« une quête de sens », laquelle est par ailleurs intimement liée à la quête de productivité. ­Menée entre autres par l’université de l’Oregon, une étude datant de 2011 a montré que le fait de promouvoir un ­environnement de travail connecté à la nature améliorerait les performances et réduirait de 10 % l’absentéisme. Même lorsqu’elle se retrouve hors sol, surplombant un carré de moquette, la terre ne ment pas et infuse dans les costumes-cravates cette louable mentalité de ­paysan opiniâtre.

C’est pour diffuser cet état d’esprit que des start-up comme Ciel, mon radis ! se sont lancées sur le créneau du potager d’entreprise, proposant à des collègues qui ne se connaissent pas de cultiver ensemble légumes et plantes aromatiques. Ces ateliers de jardinage permettraient de bouturer efficacement les différents services et de faire germer en interne un véritable esprit d’équipe. D’où le nom de cette technique de cohésion néoagricole : le « thym-building ».

Nicolas Santolaria  Le Monde