Le présentéisme au travail ou les stakhanovistes de la pendule


Rester au bureau le plus longtemps possible pour montrer qu’on bosse… Une manie très française aussi répandue qu’improductive.

                                                                                                    Nicolas Santolaria

Dans les bureaux, entre 17h et 21h photo| JEAN-PIERRE ATTAL / COURTESY GALERIE OLIVIER WALTMAN

 

Récemment interrogé au micro de France Inter sur ses gestes « pour la planète », François Hollande a raconté que, durant son quinquennat, le soir, il éteignait lui-même les bureaux de ses collaborateurs pour éviter le gaspillage électrique. ­« Certains voulaient peut-être montrer qu’ils travaillaient la nuit et laissaient la lumière », a précisé, avec humour, l’économe corrézien. Cette anecdote élyséenne illustre jusqu’à l’absurde la culture du présentéisme qui règne en maître au pays des 35 heures.

Alors qu’on imagine facilement la France comme un repaire de tire-au-flanc vindicatifs, c’est au contraire le pays qui a le plus fort taux de présentéisme en Europe. D’après une étude Loudhouse pour Fellowes, 62 % des salariés vont au travail même lorsqu’ils sont malades. « C’est en partie pour lutter contre cette caricature du Français absentéiste que les gens veulent se montrer présents au ­bureau », explique le sociologue Denis Monneuse, auteur de l’ouvrage Le Surprésentéisme. Travailler malgré la maladie (De Boeck, 2015).

                                                          Fakirs d’open space
En 2018, 23 % des salariés ont renoncé à prendre l’arrêt de travail prescrit par leur médecin, alors qu’ils n’étaient que 19 % en 2016 (étude Malakoff Médéric, 2018). « Dans l’enseignement, quand tu restes chez toi, c’est souvent tes collègues qui doivent reprendre ta classe. Comme je ne souhaitais pas les surcharger, il m’est ­arrivé d’aller travailler avec plus de 39 °C de fièvre et la tête qui martèle, explique ­Renée Cluzeau, institutrice. Même lorsque j’ai été opérée d’un sein, j’ai fait une convalescence minimum. Par contre, la minorité qui s’arrête pour un oui ou pour un non est souvent mal vue par les confrères. »

Au-delà de cette dimension solidaire, comment expliquer, au pays d’Alexandre le Bienheureux, cette incroyable pulsion qui pousse les grippés à bouder leur couette ?
« En période de crise, la peur du chômage avive le désir de se faire bien voir en se montrant présent, explique Denis Monneuse. C’est un phénomène qui touche tout le monde, du ­patron qui veut se croire irremplaçable au travailleur en intérim, qui espère décrocher un CDI en multipliant les heures. »

Cette forme démonstrative de relation au travail repose sur un lien supposé ­entre implication professionnelle et ­occupation physique de l’espace. L’inconvénient, c’est qu’elle met dans le même panier les stakhanovistes et les fakirs de bureau, capables de rester assis durant huit heures sans se lever de leur siège.

« Il existe en réalité plusieurs formes de présentéisme, précise M. Monneuse. En plus du surprésentéisme, qui correspond au fait d’aller travailler en étant malade, on trouve le présentéisme contemplatif, dans lequel le salarié est à son poste mais ne fait rien de concrètement productif, et le présentéisme stratégique, qui ­consiste à arriver tôt et partir tard pour se faire bien voir de la hiérarchie. »

                                                 

                                                  Management préhistorique
Conditionné par le regard de l’autre, le présentéisme s’inscrit dans une culture de l’entreprise basée sur la défiance, dans laquelle le salarié est considéré comme un grand enfant irresponsable. Le plus souvent, cette hystérie de la présence est encouragée par un management préhistorique, qui pense avoir trouvé là l’antidote absolu à l’absentéisme.
« Chez nous, tout repose encore beaucoup sur le présentiel. Mon chef fait plusieurs fois par jour le tour des bureaux pour voir qui est là et, en cas de retard le matin, on se prend une remarque. C’est une caricature de garde-chiourme qui ne supporte même pas qu’on s’absente pour un rendez-vous médical », explique Coralie (certaines personnes ont requis l’anonymat), qui travaille pour un grand opérateur téléphonique national.

Cette approche panoptique du travail, où chacun doit être à portée de vue de son « N + 1 », est d’autant plus ­absurde que l’entreprise en question est, aux dires de Coralie, structurellement en sureffectif. « Il y a beaucoup de salariés à qui on a donné un titre ronflant mais qui ne font rien, ou peu de choses. Parmi eux, il y a bien quelques glandeurs, mais la plupart sont des gens sérieux qui souffrent du regard des autres, de cet écartèlement entre présence obligatoire et inactivité. Pour tenir, beaucoup se bourrent d’antidépresseurs, optent pour le télétravail ou prennent des arrêts ­maladie. » En gros, on aurait affaire là à une sorte de supplice de Tantale adapté au monde du siège à roulettes.

Aujourd’hui prospère en entreprise un régime mortifère de présence-absence, une fantomatisation du travailleur qui s’accompagne d’une insatisfaction chronique, et bien souvent – le comble – d’une fatigue extrême. « Il m’arrivait parfois de faire des siestes de plus d’une heure dans mon bureau, confie ­Damien, qui a effectué un remplacement de plusieurs mois au service communication d’une instance de régulation. Mais le plus drôle, c’est que j’avais une ­assistante qui n’arrêtait pas de me répéter qu’elle était débordée. Même si son activité était – comme la mienne – très ­réduite, elle semblait toujours au bord du burn-out. » Moins votre travail est concret, plus la conscience de votre imposture devient angoissante, et plus grandit votre science de l’enfumage.

« LES GENS DÉPENSENT BEAUCOUP D’ÉNERGIE À CACHER QU’ILS NE FONT RIEN.» DENIS MONNEUSE, SOCIOLOGUE

Le présentéisme est un phénomène complexe, reposant sur une théâtralité aux effets de manche largement exagérés, mais qui finit parfois par hypnotiser les acteurs eux-mêmes.
Une étude menée en 2015 par l’agence Havas Worldwide dans vingt-huit pays a montré que l’urgence professionnelle, corollaire du présentéisme, s’apparentait à une subtile commedia dell’arte ; 40 % des sondés reconnaissaient en rajouter lorsqu’ils prétendaient être débordés, proportion grimpant à 51 % pour la génération Y.

                                               

                                            « Technique de la double veste »
Après des années passées à produire des signes extérieurs d’activité, le mythomane de l’open space finit bien souvent par mimer une vie professionnelle qui n’a plus rien à voir avec la réalité. « Les gens dépensent beaucoup d’énergie à cacher qu’ils ne font rien, ­confirme le sociologue Denis Monneuse. De nombreuses stratégies sont mises en œuvre dans le cadre du présentéisme, comme manger devant son ordi pour avoir l’air très occupé, marcher vite en direction de la photocopieuse, se plaindre de sa surcharge de travail. Il y a également la technique de la double veste, qui consiste à laisser un vêtement sur son siège pour faire croire qu’on n’est pas loin, alors qu’en réalité on est parti ailleurs. »

 

Le présentéisme n’est pas une ­activité à prendre à la légère ; c’est une discipline qui nécessite une préparation sur le long terme et un investissement de tous les instants. En somme, un job à plein temps.
« L’attribution des places en open space est un moment de forte tension,confie Tania, qui travaille dans une grande maison d’édition. Si tu veux vivre confortablement ton présentéisme, il faut réussir à être installée dos au mur, et face à l’entrée, pour que personne ne puisse voir ce que tu fais sur ton ordi. Car en réalité, les gens ne travaillent pas mais font des achats, des paris en ligne, du scroll sur les réseaux sociaux. Certains ­arrivent même à voir jusqu’à trois épisodes de série par jour. Quand le chef approche, on peut toujours s’en sortir en appuyant sur la touche panique, Pomme H sur Mac, qui fait réapparaître au premier plan les fenêtres de travail. »

                                 

                                 Phénomène accentué par l’usage du numérique
Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi, d’après une étude ­menée au Royaume-Uni en 2009 par le Sainsbury Centre for Mental Health, les « jours perdus » attribués au présentéisme seraient 1,5 fois plus conséquents que ceux découlant de l’absentéisme.
Ce régime de présence-absence est encore accentué par l’usage des outils numériques. Si le courriel balancé à 21 heures à ses collègues constitue une extension toxique de l’enfumage de bureau, certains arrivent même à passer pour des employés modèles alors que leur activité effective est totalement nulle.
Champion du monde de la discipline, un informaticien américain ­prénommé Bob (son identité n’a pas été révélée au grand public) avait sous-traité son travail à une agence chinoise, contre 20 % de son salaire à six chiffres. Considéré comme le « meilleur » codeur de sa division, cet employé hyperprésentéiste passait en réalité son temps sur ­YouTube, Reddit et Facebook. ­Démasqué par les experts de la société Verizon, Bob a été licencié.

« EN GÉNÉRAL, LE PREMIER QUI S’EN VA N’A RIEN À SE REPROCHER. » TANIA, SALARIÉE DANS UNE MAISON D’ÉDITION

Dans ce monde de faux-semblant, vers 17 h 50, l’atmosphère commence à devenir aussi irrespirable que celle d’un western spaghetti. Tout le monde s’observe du coin de l’œil, attendant que quelqu’un lève soudain un sourcil, enfile son manteau, et parte.
« En général, le premier qui s’en va n’a rien à se reprocher », décrypte Tania. Pour autant, cette conscience du devoir accompli ne le place pas à l’abri de la fameuse remarque totémique : “Alors, on compte ses heures ?” « Aller au bureau pour faire semblant de travailler est complètement stupide. Le présentéisme est en réalité un faux temps passé ensemble. Ce dont on a cruellement besoin aujourd’hui, c’est de vraie présence », plaide Bertille Toledano, présidente de l’agence de publicité BETC.

Mais sommes-nous réellement prêts à abandonner cette psychologie de moule accrochée à son rocher ? Pas sûr ! Lorsqu’il a lancé Popchef, une start-up de livraison de repas, Briac Lescure, en ­accord avec ses associés, a souhaité ­rompre avec cette culture de la présence obligatoire, instaurant des horaires à la carte et des vacances illimitées.
« C’est le meilleur moyen pour attirer les talents, confie-t-il. Mais il y a incontestablement un fort héritage présentéiste, même chez les jeunes générations. Pour les vacances, j’oblige parfois les salariés à en prendre et à se déconnecter totalement. Quant aux horaires, on a dû montrer l’exemple, avec mes associés, en partant plusieurs fois à 15 heures le vendredi, parce qu’il y a ­ toujours la peur du regard de l’autre. Mais ça commence à rentrer. »

Euh, au fait, vous embauchez ?

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